Chapitre III: Puerto Esperanza (partie II)

Publié le par Oceanis


Oceanis émergea dans le chaos des sirènes.

Elle avait rêvé de vaisseaux et d’espace, de liberté et de mort.

Elle ne distinguait plus ce qui était réel, de ce qui faisait partie de ses cauchemars. Autour d’elles des formes se mouvaient, dansant dans les lumières stroboscopiques des alarmes. Elle voyait des visages déformés par la peur, des traits livides, jaunis par la couleur des flashs qui leur donnaient des airs de spectres ambulants.

 

Elle bondit sur ses pieds, plus par reflexe que par volonté.

Elle fallait bouger.

Toujours bouger.

Elle regarda autour d’elle, essayant de comprendre ce qu’il se passait. Dans un vaisseau il y a toujours un protocole, une liste d’actions d’urgences, un chemin à travers les clignotants des alarmes et les tableaux de bords scintillants. Ici, il n’y avait rien ; juste le chaos et les cris de terreurs qui résonnaient sous le dôme de la cathédrale d’acier.

 

Elle était toujours perchée sur sa montagne de containers à plus de trente mètres des quais. En dessous d’elle, elle voyait les flux de la foule, les courants humains qui convergeaient vers les portes de sortie. Une voix métallique débitait des instructions incompréhensibles totalement recouverte par les cris des spatiaux, par le hululement infernal des sirènes.

 

Bouger.

Elle ramassa son sac, l’attacha à sa ceinture.

Le camp avait disparu et les femmes qui l’entouraient lançaient leur grappins, déroulaient des cordes vers le sol avant de sauter dans le vide, attachées à leur fil comme des araignées, voltigeant d’une montagne à l’autre en direction du sol.

Comme pour monter, elle sentit qu’on la prenait en charge et elle s’envola, maintenue fermement pas une inconnue qui poussait des cris aigus qui se mêlaient au chaos ambiant.

 

La tribu se déplaçait à toute vitesse, rasant parfois la foule, pour ensuite remonter dans les hauteurs afin de trouver un nouveau chemin à travers la forêt de métal.

 

« Que se passe-t-il ? », hurla Océanis.

 

Son escorte ne répondit pas, se contentant de montrer du doigt l’immense baie des docks qui se refermaient dans un grondement infernal. La station scellait les accès à l’espace, empêchant les vaisseaux d’entrer et sortir.

Alors qu’elles passaient au dessus d’une des écoutilles d’accès, elles aperçurent des militaires qui prenaient possession des quais, repoussant sans ménagement la foule vers les sorties.

 

« Partir…Partir… », hurla la fille.

 

Elle avait l’impression de voler, d’être libérée de l’apesanteur. Elles remontèrent vers les hauteurs jusqu'à pratiquement toucher  la coque. Les grappins s’accrochaient aux structures métalliques, passaient d’un point à l’autre, lancés avec dextérité par les membres de la petite tribu. La moindre erreur les aurait propulsés dans le vide, à plus de deux cent mètres en contrebas.

 

Elles finirent par redescendre, utilisant des conduites de fuel, des câbles ou simplement les structures de la coque.

 

« Partir.. », cria à nouveau la fille, cette fois en pointant son doigt vers un navire.

 

Oceanis reconnu immédiatement le Blackjack. Le croiseur Caldari flottait dans son puits, sombre et froid, presque mort.

 

« Partir..Partir »

 

Elle courait cette fois sur les docks, fonçant vers la passerelle d’embarquement. Elle entendit des hurlements et des cris. Des militaires leur barrèrent le passage, pointant leur fusil.

 

Cela sentait la peur. La confusion. Les sirènes hurlaient toujours dans l’hiver infini des docks. Elles ne passeraient pas. Ils allaient faire feu.

 

Oceanis sentit qu’on la tirait vers le haut, elle ricocha contre un mur. Dans un même temps, un groupe de femmes fondit sur les gardes en poussant des hurlements stridents, les rouant de coup. Elle retomba sur le sol, roula sur elle-même. Les gardes étaient maintenant derrière elle, aux prises avec le gros de la tribu.

 

On la poussa vers l’avant.

 

Elles n’étaient plus que trois. Elles gravirent la passerelle en courant et elle pianota fébrilement son code d’entrée.

 

Le sas s’ouvrit sans un chuintement. Elle regarda derrière elle.

Les gardes se battaient toujours, la foule courait vers les sorties. La station était prise de folie.

 

La porte se ferma et l’obscurité s’abattit.

Ses doigts trouvèrent naturellement les commutateurs et les lampes de secours illuminèrent les coursives glacées du blackjack.

 

Elles se dirigèrent vers la cabine de pilotage. Les trois filles la suivaient en murmurant. Elles semblaient effrayées, impressionnées. Elle ne pensa même pas à demander ce qu’elles faisaient là. Elle ne dit rien se contentant d’activer le peu de système encore sous tension. Des reflexes de spatiaux.

 

« Partir », hurla une des filles en pointant la baie qui se refermait lentement devant elle.

 

Océanis éclata de rire.

 

« Partir. Impossible petite. Sans système de navigation, sans énergie on ne peut aller nulle part. Les ordinateurs de navigation ne sont pas actifs, rien pour calculer notre route. Il faut au moins un cycle pour tout remettre un minimum de système en ligne »

 

La vagabonde pointa du doigt les systèmes manuels. Oceanis secoua la tête en signe de négation. Personne ne pilotait un navire de cette taille sans l aide des ordinateurs. Les calculateurs rectifiaient automatiquement les changements de propulsions, calculaient des routes sans compter qu’ils guidaient le navire pendant le warp, évitant ainsi d’immerger au milieu d’une super nova ou d’une planète.

 

Les deux filles s’étaient installées dans les sièges de la cabine, sanglées dans leur harnais, les yeux fixés sur la porte qui se refermait, leur coupant le chemin de l’espace. A l’extérieur, les alarmes hurlaient toujours et les voix monocordes des opérateurs annonçaient le countdown qui passerait les docks en zone rouge. Plus de gravité, ni d’oxygène. Pour une raison qu’elle ignorait la station avait décidé d’empêcher les accès aux navires. Ils faisaient le vide.

 

La vagabonde lui secoua le bras pointant du doigt le passage vers l’espace. Son visage montrait des signes de peurs. Une fois le sas refermé, elle n’aurait plus aucune chance de se cacher, les gardes visiteraient chaque vaisseau et on les trouverait à bord. Son vaisseau serait confisquer pour dettes non payées et elle risquait d’être arrêtée pour l’attaque des gardes. Il n’y avait pas d’avenir plus sombre pour un naviguant que de se retrouver cloué au sol comme un vulgaire rampant. Dans l’espace, enfermée dans son « POD »elle était un demi-dieu, immortelle, capable de prouesse infinie. Sur terre, elle ne valait pas plus que les techniciens des docks, les clochards qui hantaient les coursives obscures des stations périphériques. Il y avait décidément bien pire que de mourir aux commandes de son navire.

 

Ses doigts voltigèrent sur la console du blackjack  réactivant les systèmes manuels de navigation qui donnèrent un peu de couleur à la cabine. Certains écrans revinrent à la vie, des écrans que plus personne n’avait regardé depuis des générations, depuis que les « POD » et les ordinateurs avaient pris le contrôle des navires. Le blackjack avait été construit avant cette époque et transformer par la suite pour profiter de la technologie Juvienne.

 

Elle poussa la commande des gaz et tira doucement le manche vers elle. Le croiseur s’éleva brusquement au dessus de son bassin, roulant de tribord à bâbord. Elle actionna les systèmes de stabilisation et régula le roulage tout en continuant de faire pivoter le navire. La proue du croiseur percuta une grue de chargement qui s’effondra sur le quai dans un silence maintenant presque complet. Sans oxygène, les docks étaient devenus silencieux. Elle serra les dents. Le vaisseau était maintenant au dessus des quais, décrivant une boucle incertaine, les flammes de ses réacteurs carbonisèrent les échoppes des vendeurs ambulants.

 

Les deux vagabondes poussaient des gémissements, serrant les accoudoirs de leurs sièges comme si leur vie en dépendait. Oceanis les ignora, concentrée sur sa tâche, les yeux fixé sur la baie qui se refermait inexorablement. D’ici quelques secondes, l’ouverture serait trop étroite pour laisser passer le blackjack.

 

Le nez du croiseur s’abaissa légèrement et le navire se stabilisa quelques secondes, ses moteurs grondant dans le silence absolu des quais. Elle lâcha une bordée d’injure, pensa fugitivement à Nicky et aux autres contrebandiers et poussa brusquement la manette des gaz. Le blackjack bondit vers l’avant, les flammes de ses réacteurs pulvérisant les structures des quais. Du coin de l’œil, elle aperçu un groupe de militaires en scaphandre qui déboulaient dans le dôme ouvrant le feu sur le navire. Ils furent aussitôt transformés en particule d’énergie.

 

Le croiseur traversa le dôme à toute vitesse, accélérant de toute la puissance de ses vieux moteurs. Oceanis garda  les yeux sur l’étroit passage que lui offrait encore la baie. Cela ne dura que quelques centième de secondes que son cerveau décomposa en une série de flash statiques qui allumèrent les alarmes de son cerveau de pilote. Le blackjack de son coté hurlait aussi sa panique à travers de ses systèmes qui clignotaient désespérément dans la semi obscurité du cockpit.

 

Le navire se faufila entre les dents d’aciers de la baie et déboula dans l’espace comme un missile, tournant sur lui-même, crachant du le feu de tout ses réacteurs. Minuscule, le croiseur passa entre les deux monstres qui orbitaient autour de la station, virant devant la coque du navire Minmatar provoquant la panique des alarmes anticollisions. Les batteries du navire de guerre pivotèrent sur elles même à la recherche d’une cible, mais le croiseur se révéla trop rapide pour leur système de visée prévu pour de plus gros objectif. Ils leur fallu quelques secondes supplémentaires pour lancer les drones de combats, secondes pendant lequel le Black jack passa en warp pour disparaître entre les étoiles.

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