Chapitre II: Puerto Esperanza (partie II)

Le corps gisait dans une coursive des bas niveaux. Bien que mort, les yeux de l’homme continuaient de fixer le monde avec une étrange intensité, comme si il ne croyait pas en sa propre disparition. Au dessus sa tête, qui formait un angle curieux avec le reste de son corps, un écran qui avait connu des jours meilleurs flottait en « anti grav », émettant les dernières nouvelles du cycle. Le visage angélique de la présentatrice virtuelle était maculé de sang qui coulait le long de ses joues de « baby » trop parfaite.
« C’est lui ? » demanda Yin en se faufilant dans le groupe qui entourait le cadavre.
Deux gardes de la sécurité repoussaient mollement les curieux, attendant la venue des fossoyeurs qui éjecteraient l’homme dans l’espace en compagnie des ordures du jour. Ils portaient des armures de métal rouillées et des fusils ioniques qui balayaient la foule à la recherche d’un ennemi aussi invisible qu’improbable. Des anciens militaires, le visage épuisé, survivants de guerres oubliées entre « méga corporation » ou milice civiles qui continuaient de se déchirer en Empire. Le business de la guerre se portait bien, réclamant son lot de chair à canon et produisant des montagnes d’isk qui s’accumulait en un sanglant trésor de guerre. Puerto Esperanza se tenait à l’écart, ramassant les morceaux, trafiquants avec toutes les factions qui achetaient en contrebande les surplus des corporations.
Tya confirma d’un bref mouvement de la tête. Localiser le capitaine de la frégate « Probe » avait été un jeu d’enfant. Il avait utilisé sa carte à trois reprises dans différents bars de la station et finalement dans un hôtel. Malheureusement, elles étaient arrivées trop tard. Le type avait été imprudent et il gisait maintenant dans une mare de sang, la gorge tranchée.
D’un ton autoritaire, elle interpela les agents de la sécurité, tandis que l’ingénieur se penchait sur le corps, le fouillant soigneusement. Impressionnés par la présence des trois officiers Amarr, aucun des deux ne protesta, se contenant de regarder autre part.
« L’assassin a été identifié ? »
L’homme haussa les épaules, lui signifiant la stupidité de sa question. Personne ne se mêlait des affaires des marginaux et certainement pas la station que se contenterait de faire disparaître le corps et de confisquer le navire à titre de dédommagement. Quand au macchabé sans nom, il avait de la chance de ne pas finir dans une cuve de recyclage pour se transformer en sushi de protéines pures pour les indigents des docks. Sans indentification on se contenterait de l’envoyer dans l espace pour aller rejoindre les débris qui orbitaient autour de la station. Un an plutôt, des types étaient morts après avoir avalé la bouillie que distribuaient les autorités locales. Une maladie contagieuse. Depuis tout le monde se méfiait.
Yin n’insista pas. Inutile d’attirer l’attention. Elle attendit que son ingénieur termine son examen balayant du regard les enseignes de néons des bars qui arrosaient les coursives de leur lueur spectrale.
La « baby virtuel » commentait d’une voix sensuel les derniers combats entre milice, sourire de vampire se diluant dans les images d’une flotte de guerre réduite en épaves. L’écran s’était légèrement déplacé, arrosant de quelques gouttes vermeilles les passants toujours plus nombreux. Dans quelques minutes, tout le bas quartier de Puerto Ezperanza connaitrait la nouvelle, elle circulerait dans les cercles des corporations et des gangs qui trainait en zone « low sec » comme une impulsion électrique dans les circuits d’une veille machine.
« Tu as trouvé quelque chose ? »
L’officier Amarr secoua la tête en signe de négation. Quelqu’un était passé avant eux. Peut-être le tueur. Cela pouvait être un simple meurtre crapuleux comme il y en avait tant dans les stations des zones reculées. Les différents se réglaient dans l’obscurité des coursives, souvent à coup de couteaux. La loi n’était qu’une notion très vague, presque inconnue.
Elles quittèrent les lieux pour se diriger vers l’hôtel ou l’homme avait loué une chambre. Ce n’était pas vraiment un hôtel et encore moins une chambre ; juste des cubes entreposés les uns sur les autres comme des centaines de cercueils accueillant les hordes de morts en sursis. Personne n’avait pris la peine de donner un nom à l’endroit, l’affublant d’un simple numéro que la rouille avait depuis longtemps dévoré.
Elles prirent un ascenseur qui sentait le parfum des putes et la cigarette ; les murs étaient pleins de graffitis parfois gravés dans l’acier. L’engin monta avec un bruit effroyable, se balançant dangereusement au dessus du vide. Sous leurs pieds, elles distinguaient les lumières clignotantes des docks et les portes qui donnaient sur l’espace. Elles touchèrent la crosse de leur arme, regardant les étages défiler, les ombres se faufiler sur les passerelles comme autant de fantômes. C’était un monde qu’elles ne connaissaient pas, qui échappait á leur contrôle, ou leur uniformes bleus de la flotte impériale ne signifiaient rien. La cage s’arrêta avec une violente secousse les débarquant sur un palier fait de plaques d’acier qui formaient un étroit chemin longeant les cellules d’habitation. Elles enjambèrent un type allongé sur le sol, les yeux vitreux, de la bave coulant le long de son menton imberbe. Leurs bottes martelaient le sol faisant vibrer la structure. De temps en temps une forme surgissait de l’ombre risquant un regard fiévreux avant de disparaître à nouveau.
Les cercueils d’acier étaient larges d’un mètre avec une minuscule écoutille qui faisait office d’entrée. Tya força la porte du trois cent vingt en moins de dix secondes. Les verrous magnétiques claquèrent et la porte coulissa en gémissant. L’intérieure était éclairé par un néon qui projetait une lumière blanche de morgue. Il n’y avait pas grand-chose à fouiller : une couchette défoncée comme lit et une armoire remplie de vêtements sales et usés. Elle s’accroupit, posant ses genoux sur le sol recouvert de plastique blanc. Le terminal de communication était encastré dans le lit, recouvert d’un grillage de protection qui laissait à peine lire le minuscule écran digital. Elle se connecta avec son propre matériel et déchargea les derniers appels. Il n’y en avait qu’un. Le numéro appartenait à un « shiplander » des docks.
La boutique était installée dans une allée étroite de la zone intérieure de la station. La coursive était envahie par les échoppes, éclairées par des enseignes holographiques qui formaient un caléidoscope de couleur vive, flashant dans la nuit comme autant de phares pour navire à la dérive. Cette partie de la station ne dormait jamais, vivant avec la frénésie autodestructrice d’un organisme devenu fou.
Elles croisèrent un équipage Gallente en virée qui chantait à tue tête un vieil hymne guerrier datant du dernier conflit avec les Caladaris. Tout le monde s’en moquait. Chacun poursuivait son propre rêve, lancés comme des missiles à la recherche de l’explosion finale. Ici tout se vendait, tout se négociait contre des montagnes d’isk. Même le bonheur.
Elles entrèrent dans le magasin poussant une porte d’acier qui pivota avec un grincement sinistre. L’endroit ressemblait à un dépôt avec ses allées d’étagères ou s’entassaient des milliers de pièces détachées. Il y en avait de tous les types, pour tous les vaisseaux imaginables, même les plus anciens. Plus qu’un « shiplander » l’endroit ressemblait à un musée de l’espace. Certains marginaux volaient sur de véritables poubelles, récupérées dans des cimetières ou hérités de génération en génération, tenant en un morceau souvent grâce à des réparations de fortune.
« Peux vous aider mes pt’ite dames ? »
L’homme avançait comme un crabe ivre, sa jambe mécanique glissant sur le sol métallique avec un horrible crissement. La prothèse de son bras gauche, munis d’une énorme pince, semblait exercer un mouvement de balancier, claquant dans l’air de façon particulièrement sinistre. Difficile de deviner sa race. La moitié de son visage était recouverte d’une plaque de métal grise qui remontait sur le dessus de son crane chauve.
Dans un univers ou les techniques de régénérations ne devrait pas couter plus cher qu’une passe avec une pute des bas quartiers, son apparence avait quelque chose d’héroïque.
« Nous cherchons un matériel très ancien », avança Yin en balayant du regard le capharnaüm.
Le vendeur éclata de rire et sa pince balaya dangereusement l’air frôlant le visage des deux Khanids.
« Vous êtes venues au bon endroit ! L’article le plus nouveau ici c’est moi !»
Son rire ressemblait au bouillonnement des liquides de récupérations au fond d’un collecteur. Son thorax n était qu’une caverne d’acier ou pompait sans relâche de vieux organes artificiels de fabrication artisanal.
« Du matériel Minmatar », précisa Yin. « Vieux de plus de deux cents ans. Je pense qu’un capitaine vous l’a vendu en début de cycle. Nous aimerions vous en offrir un bon prix »
Le visage du « shiplander » se ferma brusquement. Il cracha un jet de liquide vert qui crépita sur le plancher comme de l’acide. Au dessus d’eux, l’éclairage froid des néons trembla, formant des ombres inquiétantes sur les parois de la caverne d’acier.
Il allait ouvrir la bouche quand sa tête disparu pour aller s’écraser contre un mur, dessinant une jolie œuvre d’art directement sortie de l’esprit torturé d’un peintre fou. Son cerveau s’était habilement mélangé aux restes de sa boite crânienne y laissant des pépites couleurs ivoire dans la gélatine rougeâtre de ce qui avait été sa matière cérébrale. Même sans tête, le type resta debout, sa main artificielle claquant dans le vide, titubant sur sa jambe mécanique qui envoyait désespérément des signaux électriques de détresses à une centrale qui n’existait plus.
Les deux Amarr plongèrent derrière une pièce de bouclier de frégate, échappant de justesse à une nouvelle salve. L’assassin se servait d’un arroseur qui balançait une nuée de fléchettes d’acier capable de réduire en haché n’importe quelles morceaux de viande ; Amarr compris. Une arme courante dans l espace ou les armes énergétiques étaient aussi mortelles pour leur utilisateur que pour la victime.
Devant elles, le vendeur s’était décidé à tomber arrosant de son sang un générateur de champ Caldari.
Elles comptèrent deux autres salves. Les fléchettes s’écrasaient contre l’acier comme de la grêle. L’assassin devait se trouver prés de l entrée, caché entre les pièces détachées. Elles entendirent un bruit de pas, puis le sas qui s’ouvrait laissant passer un faisceau de lumière qui éclaira brièvement une silhouette sombre qui disparu dans la coursive.
Tya se lança à sa poursuite, débouchant dans la foule comme un missile. Elle renversa une échoppe de composés protéiniques puants, tournant sur elle-même pour localiser sa cible. Personne ne s’inquiéta à la vue de l arme qu’elle tenait dans sa main droite, visant par geste brusque des cibles imaginaires, puis changeant rapidement comme un ordinateur de tir essayant de localiser un objectif. Un type grogna et la bouscula en jurant. Elle rangea son arme. L’alerte passée la foule reprenait sa place occupant à nouveau le moindre centimètre carré. L’assassin avait disparu.
Elle entra dans le magasin.
Yin fouillait fébrilement derrière le comptoir.
Elle souleva une bâche de plastique noir dévoilant une pièce d’un mètre sur cinquante centimètre.
« C’est ca ? »
Tya se pencha sur l’engin, nettoyant du bout des doigts la crasse qui recouvrait les inscriptions. Un ordinateur de bord Minmatar aussi ancien que le « warp » qu’elle avait vu sur les quais. Le vendeur n’avait même pas eu le temps de le cacher. Elle examina l’engin d’un œil expert, passant sa main sur les antiques circuits électroniques, touchant les câbles qui jaillissaient des ses entrailles ouvertes.
« Oui. Sauf que quelqu’un à enlever la plaque mémoire », répondit-elle en montrant un socket vide.
Yin jura.
Elles sortirent du magasin à la hâte bousculant la foule.
Elles n’étaient plus seules.