Chapitre II: Puerto Esperanza (Partie I)

Publié le par Oceanis


Elle revint à la réalité comme un navire sortant d’un « warp ». En l’espace d’un instant, elle fut parfaitement consciente du monde qui l’entourait. Elle n’ouvrit pas les yeux, se contentant d’écouter, de trier les sons qui lui parvenaient : le bourdonnement continu des machines, l’égouttement de l’eau dans les collecteurs ou simplement les bruits de pas sur l’acier glacé des coursives. Tout cela formait une musique familière, presque rassurante, qui apaisa ses sens.

 

La station vivait et elle en faisait partie. Aussi loin que remontait ses souvenirs, ce n’étaient que des images d’espace infini, sombre et glacé, ou même les étoiles semblaient avoir du mal à briller, comme si elles aussi se laissaient aller à la torpeur générale, à l’engourdissement du froid et des drogues.

 

Elle avait avalé quatre  « pils » de couleur verte dont elle ignorait l’effet. Elle s’en foutait. Elle ne cherchait que la perdition, la chaleur éphémère d’un rêve artificiel, l’illusion même irréelle de jours meilleurs. C’était bon de se laisser aller, d’échapper le temps d’un cycle à la froideur du métal.

 

Elle était étendue sur un lit d’une cabine bon marché à proximité des docks. A chaque fois qu’un navire appareillait, le rugissement des réacteurs résonnait dans l’étroit espace, faisant trembler le rare mobilier  rivé aux murs. La chambre avait été louée avec la carte d’un rampant qui travaillait sur les quais. Moins chère qu’une cabine dans un des hôtels des zones « hautes ».

 

Elle s’accorda quelques secondes supplémentaires avant d’immerger définitivement dans la réalité. Elle avait besoin d’argent. Comme toujours. Les factures des docks s’accumulaient et dans trois jours son navire serait confisqué par les autorités de la station. Les quelques isk qu’elle avait gagné en compagnie du Minmatar lui donnait un sursis, de quoi respirer et se nourrir dans l’attente d’un prochain job.

 

Les derniers effets des drogues qu’elle avait absorbées calmèrent la vague de colère qui envahit son esprit. Elle s’était laissé piéger comme une débutante. Coincée dans une station perdue qui absorbait les voyageurs, elle se battait pour reprendre l’espace. Sans isk pas de navire et sans navire pas de travail. Le Blackjack, reposait sur les docks, immobile et froid comme la mort elle-même. Sans lui, elle ne pouvait espérer qu’un poste de membre d’´équipage à bord d’un obscur cargo. Un salaire de misère pour un travail dangereux. Son dernier boulot consistait à réparer le système de refroidissement d’une frégate Minmatar qui orbitait autour d’un astéroïde. Le propriétaire voulait un travail discret, ce qu’elle avait fait après avoir rejoint le vaisseau à bord d’une navette.


Elle n’avait posé aucune question. Dans son monde les questions tuaient. Une minuscule navette l’avait conduite à la frégate en difficulté. Un vaisseau rapide souvent utilisé par les contrebandiers. Elle avait effectué une réparation de fortune avec les quelques pièces détachées dont elle disposait. Presque rien. Les cales du Blackjack étaient vides depuis de nombreux cycles. Le vaisseau s’était ensuite dirigé vers la station dans l’attente improbable d’une réparation plus sérieuse. Son capitaine, tout comme elle, n’était qu’un marginal qui avait chargé une cargaison de contrebande dans l’espace pour ensuite l’acheminer vers les frontières de l’empire. Lui aussi était désormais prisonnier de la station avec comme seule ressource un lot de veilles pièces pratiquement inutilisables.

 

Elle ouvrit les yeux, balayant des yeux la cabine faiblement éclairée par l’éclairage de veille. Une forme était allongée à coté d’elle, respirant régulièrement, sagement dissimulée sous des draps à la propreté douteuse. Elle tenta en vain de se rappeler de son nom. Peut-être ne l’avait-elle pas demandée, en tout cas elle ne s’en souvenait pas. Les drogues et l’alcool avaient fait leur travail, balayant ses souvenirs, ne laissant à la place qu’une brume dans laquelle s’était diluée la réalité.

 

Elle haussa les épaules et posa un pied sur le sol, frissonnant au contact glacé du métal.

La cabine mesurait à peine trois mètres sur quatre, sale, meublée du strict minimum. L’écran cassé d’une vidéo la fixait d’un regard aveugle, ne lui renvoyant que son reflet : une simple tâche pâle dans la nuit permanente d’une station oubliée.


Elle s’approcha comme si elle voulait découvrir les traits de l’inconnue qui lui faisait face. Un visage triste, pâle, éclairé par d’énormes yeux bleus qui semblaient vouloir la dévorer. La chevelure sombre tombait sur les épaules comme un manteau d’hiver, brillant faiblement sous l’éclairage rouge des veilleuses. De fins tatouages argentés coulaient sur ses joues comme un fleuve de larmes artificielles.

 

Ce n’était pas les traits agressifs qu’arboraient habituellement les Caldaris, ni le visage d’un capitaine de navire de contrebande. C’était le reflet d’une âme perdue, d’une vagabonde errant sur le chemin de la vie comme un navire perdu.

Elle secoua la tête et se dirigea vers la cabine d’eau.

Bien que nue, elle sentait à peine le froid, se contentant de regarder les petits nuages de condensations qui se formaient devant sa bouche. Elle avait grandit dans l’espace et le froid faisait partie d’elle-même. Parfois, elle le sentait au plus profond de son corps, dormant dans la moelle de ses os, dans les replis de son cœur.

 

Elle fit un pas un avant, entrant dans le nuage de vapeur, laissant l’eau bouillante percuter sa peau, une peau blanche et fine qui n’avait que rarement connu la chaleur d’un soleil.

Elle se lava soigneusement, profitant du contact de l’eau brulante. Un luxe inouï que bien peu de navire pouvait offrir. Chaque goutte serait récupérée, recyclée et finalement réutilisés. Il en était de même pour les spatiaux qui ne pouvaient plus payer l’oxygène qu’ils respiraient. On leur confisquerait leur navire, les obligeant à travailler pour la station en échange du simple droit de respirer.

Elle savait ce qu’ils leur arrivaient et à quoi elle ne pourrait échapper. Un jour, épuisée, malade, elle se retirerait sur un quai glacial, offrant son corps à l’espace. Une mort lente, passive, presque douce. Le froid tuerait sa volonté, l’attirant peu à peu dans l’oubli éternel d’une nuit sans fin.

C’était presque tentant.

L’oubli.

 

L’eau s’arrêta de couler.

Elle venait d’épuiser son quota.

Elle se sécha avec une serviette aux couleurs d’une corporation Amarr et sortit de la cabine.

 

« Il y a encore de l’eau ? »

 

Elle regarda la fille maintenant assise sur le lit.

Elle n’avait pas l’air d’une prostituée ramassée dans un bar. Peut-être une spatiale avec laquelle elle avait partagé la soirée. Elle n’eu pas le courage de demander. A quoi bon ?

Dans quelques minutes, elles se sépareraient, chacune poursuivant sa propre route. Elle aura pu lui demander de l’aide mais elle savait que s’était impossible. Il n’existait aucune aide entre les navigants, aucun code d’honneur ou de solidarité. Chaque vaisseau est un concurrent, parfois même une menace.

 

« Non »

 

La fille jura une brièvement dans sa langue. Une Minmatarr. Ce n’était pas une pilote. Elle n’arborait pas dans le dos les stigmates habituels des connecteurs neuronaux qui les reliaient à leur navire.

 

Machinalement, elle passe une main dans son dos touchant du bout des doigts les prises de l’interface. L’espace lui manquait, tout comme cette sensation de sécurité que lui procurait le « POD » depuis laquelle elle contrôlait le Blackjack.  Une technologie que les Joviens, une mystérieuse race mutante, avaient offerte aux Caldaris un siècle plutôt. A cette époque lointaine, bien peu de pilotes se risquaient à se laisser couler dans le fluide de la cuve hydrostatique, reliés à leur navire par des câbles qui envahissaient leur corps comme de monstrueuses excroissances. Les histoires de pilotes ayant sombrés dans la folie, ou s’étant définitivement perdus dans les rêves mécaniques d’une intelligence artificielle ne se comptaient plus. Bien peu d’humains se risquèrent à utiliser cette technologie. Pourtant, ceux qui le faisaient, étaient capables d’exploits incroyables, manœuvrant leur navire avec une dextérité inégalée. La guerre entre les Caldaris et les Gallentes servit de terrain d’essais et peu à peu, soutenue par les méga corporations la technologie du POD associée à celle du clonage, s’étendit à l’ensemble des races d’Eve.

 

Elle s’assis sur le bord du lit, rejointe par l’inconnue qui lui passa les mains autour du cou, les laissant doucement descendre pour toucher la pointe des seins, petits et ronds, comme si l’espace l’avait aussi privée d’une partie de sa féminité.

 

« Je ne connais même pas ton nom », murmura la fille en lui mordillant l’oreille.

 

Elle frissonna de plaisir, puis repoussa lentement les mains de l’inconnue. Elle aurait pu se plonger à nouveau dans l’oubli, se laisser aller aux doigts experts de la fille. Quelques jours de bonheur supplémentaire pour ensuite mettre fin à une fuite solitaire.

Elle ferma les yeux, la laissant parcourir les courbes fines de son corps, cherchant à éveiller ses sens.

 

« Oceanis », souffla-t-elle

 

Elle se leva brusquement et ramassa un pantalon qu’elle enfila avec précipitation. Elle devait bouger tant qu’il en était encore temps.

 

« On se reverra ? »

 

La Caldari haussa les épaules, évitant de croiser les yeux sombres de la Minmatar. Elle passa un ti-shirt blanc et une veste de pilote usée.

 

« Peut-être »

 

Elle balaya la cabine du regard. Elle n’avait pas grand-chose à emporter. Tout ce qu’elle possédait c’était un vieux vaisseau de logistique bloqué sur les docks et un sac de spatial rempli de quelques vêtements achetés au rabais dans les boutiques des docks. Elle faillit oublier le petit coffre que lui avait donné le capitaine de la frégate en échange de ses services. Elle ne l’avait même pas ouvert, se contentant de compter les isk qui l’accompagnaient.

 

Elle sortit sans un mot, minuscule silhouette allant rejoindre les groupes des oubliés qui erraient sur les quais à la recherche d’un travail. Les vaisseaux s’alignaient comme des cathédrales silencieuses, exhibant leurs courbes d’acier comme autant d’offrandes à des dieux depuis longtemps oubliés.

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C
Très bien. Je prends plaisir sur ce blog. Continue )
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N
J'aime le style. <br /> Un poil trop glauque à mon goût, quoi que... Juste d'une manière différente en fait. <br /> <br /> En tout cas j'ai adoré le coup de la putain matarie.
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O
Merci à tous, cela fait très plaisir.
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K
Magnifique, enfin un rolliste qu'on envie de lire, bravo, excellent, chapeau bas... ;)<br /> <br /> A peu être un jour sur EvE.
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D
Bienvenue sur EVE :)<br /> <br /> Très bien écrit, et j'attends la suite avec impatience.<br /> <br /> Sur ce, je retourne prober au fin fond de l'espace profond héhé
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