Chapitre II: Puerto Esperanza (Partie III)

Elle avala un bol de nouilles collantes à une petite échoppe des docks ou les rampants absorbaient leurs rations de protéines. Elle y ajouta une « pils » bleutée qu’elle noya dans un thé brulant servi dans une boite de conserve. Les quais étaient bondés, recouvert d’une marée humaine qui répondait à un étrange mouvement « Brownien », frémissant comme le pelage d’un monstre endormi.
Elle avait nettoyé les soutes d’une grosse barge de minage, remplaçant au pied levé un membre de l’équipe qui s’était fait aspirer dans l’espace lors d’une fausse manœuvre. Elle avait gagné assez d’isk pour se payer un repas chaud et une « boîte » en « low sec » pour les prochaines nuits.
Elle contempla la crasse qui formait un cercle dans le fond de la boîte. Elle l’agita, la regardant tourbillonner dans le siphon qu’elle venait de créer, puis reprendre sa place initiale. La « pils » bleu la faisait vibrer et la douleur commençait à disparaître par vague successive. Avec un peu de chance, elle allait pouvoir enfiler un autre cycle et accumuler de quoi payer un jour supplémentaire de maintenance.
Elle finit le bol avec ses doigts. La chaleur de la nourriture provoquait des fourmillements dans ses mains encore engourdies par le froid de l’espace. C’était presque bon. Appuyée au bar, qui n’était qu’une simple tôle de métal, elle regardait distraitement les informations ; une fusillade avait éclaté dans une coursive à proximité des docks. La caméra « drone » filmait un corps qui gisait dans une marre de sang, puis un corridor étroit dans lequel les néons formaient une voute de lumière. Une opération des « gangs » opérant en « low sec » expliquait un avatar au visage inexpressif.
L’idée de voler lui avait travers l’esprit. Elle aurait pu louer une arme chez un prêteur à gage et braquer un naviguant en virée. Cela ne devait pas être très difficile, en tout cas pas plus que risquer sa peau dans des épaves en perdition. Elle écarta cette possibilité. Pas vraiment parce que l’idée de tuer un homme la révulsait mais parce que elle n’avait aucune expérience dans le domaine. « Concentres toi sur ce que tu sais faire » disait Nicky quand l’envie de toucher à tout la prenait. C’était un bon conseil. Sauf que Nicky se trouvait à plus de quarante sauts et qu’elle n’avait même pas de quoi lui envoyer un message via les émetteurs du Blackjack.
Elle écarta le visage sévère du vieux, laissa quelques isk sur le comptoir et entreprit de se frayer un passage dans la foule qui déferlait sur les docks. Un gros vaisseau Amarr venait de passer en orbite de la station, incapable d’y accoster. Deux milles quatre cents mètres de long, hérissé de canons et d’antennes, il tournait lentement comme un monstre endormi. Une seule salve de ses lasers pouvait déchiqueter la station et les envoyer en enfer. Elle l’observa un instant, le front collé contre un hublot, les yeux emplis d’étoiles.
Elle s’arrachera de sa rêverie, leva son sac attaché à sa ceinture par une chaine et s’enfonça entre les gigantesques conteneurs qui attendaient d’être charger. Il y en avait des centaines en provenance de tout l’univers. Certains d’entre eux avaient voyagé des années avant d’atteindre, souvent par les caprices du destin, les quais de Puerto Esperanza.
Elle repéra un endroit à l’écart et s’installa à même le sol, les jambes repliées, les mains esous les cuisses pour les protéger du froid. Elle devait attendre deux heures avant l’appel du prochain cycle et un autre job dérisoire.
L’air était froid. Elle regarda les nuages de condensations qui s’élevaient de sa bouche à chaque respiration ainsi que la fine pellicule de givre qui se formait rapidement sur ses vêtements. Elle avait envie de dormir. A cette température, cela aurait été un suicide mais son corps épuisé se laissait glisser peu à peu dans une douce somnolence.
Elle pensa encore à Nicky. Elle se demanda s’il s’inquiétait. C’était une question stupide mais c’était tout ce qu’elle avait pour ne pas sombrer dans le monde des oubliés. Une seule personne qui tenait à elle, qui aurait souhaité la voir revenir. Elle décida que non. Comme tous les autres, il devait être engagé dans des affaires aussi obscures que lucratives.
Elle ferma les yeux. Le froid avait disparu.
Elle se laissa aller dans le « POD » du Blackjack, l’esprit connecté au système du navire.
Les bruits des quais s’éloignaient, elle entendit au loin le hurlement d’un réacteur, le bruit des machines de chargement, le murmure de la foule. La station vivait, survivrait dans le noir glacial de l’espace.
« Tsss »
Oceanis grogna, bougeant légèrement, se recroquevillant sur elle-même. Ses lèvres lui faisaient mal, elles saignaient.
« Tsss », fit encore la voix, cette fois accompagnée d’une petite tape sur l’épaule.
D’autres voix s’élevèrent comme un écho devenu fou.
« Tsss…Tsss…Tsss… »
Elle ouvrit les yeux, apercevant fugitivement un visage qui traversa son champ de vision. Une figure pâle cachée sous une capuche. Elle suivit la silhouette qui bougeait devant elle, frêle et minuscule, engoncées dans des vêtements hétéroclites.
« Dormir…non », souffla la jeune femme aussitôt suivie par l’écho. « Non…non…non »
Autour d’elle, pendues à des câbles accrochés aux conteneurs par des grappins, d’autres formes se balançaient dans des positions diverses, la tête en bas, la regardant avec curiosité. Elles répétaient les mots comme une litanie, comme une prière susurrée dans le vide glacial.
« Qui sommes ? », s’exclama l’inconnue en exécutant un saut arrière qui l’éloigna de quelques pas. Les autres voix riaient sautant d’un câble à l’autre avec agilité. La frêle silhouette avança à quatre pattes, la tête levée, reniflant comme un petit animal. En guise de bijou, elle exhibait des boulons qui pendaient à ses oreilles.
Au dessus d’eux la silhouette d’un robot de charge passa comme une ombre malfaisante, balançant ses pinces d’aciers avant de saisir un chargement qu’il emporta en émettant un son strident.
« Celles qui bougent », lança la créature en couinant. Un deuxième robot venait de se stabiliser au dessus d’eux ses sondes lisant les informations d’un conteneur à quelques mètres d’eux. Les inconnues sifflèrent et passèrent d’un conteneur à l’autre en balançant leurs grappins. Derrière eux le robot soulevait son chargement sans se soucier de ce qui l’entourait. Oceanis réalisa que les immenses cubes de métal bougeaient aux rythmes des chargements, soulevés par des engins de charges « anti-grav » qui rodaient par-dessus les docks. Sans en apercevoir, elle s’était installée dans une zone prêtre à être chargée dans les soutes d’un navire.
Oceanis sentit des mains qui la soulevaient et elle se sentit littéralement voler, se balançant d’un point à un autre, progressant à toute vitesse dans la forêt d’acier. Habiles, les inconnues évitaient les cubes de métal qui formait maintenant une file continue vers les docks. Finalement le groupe stoppa à nouveau, la déposant au sommet d’un conteneur. Les inconnues formèrent un cercle, assises sur leur talon, l’observant avec curiosité.
« Qui êtes vous ? »
Sa voix sonnait faux, perdue dans le vacarme des robots qui s’activaient maintenant avec frénésie. Sous ses pieds, à une trentaine de mètres en contre bas, les rampants s’agitaient, se précipitant vers les vaisseaux et les contremaîtres qui formaient les équipes du nouveau cycle.
« Celles qui bougent », répondit la jeune femme qui paressait être le chef de la bande. Elle tournait lentement autour d’elle, les mains touchant le sol, se déplaçant avec souplesse comme un animal sauvage.
« Bouger…Bouger…Bouger », crièrent les autres en sautant sur leur talons, martelant le métal avec leur main. « Bouger…Bouger…Bouger »
Oceanis grimaca. Elle avait mal la tête. Elle fouilla dans son sac pour y puiser une « pils ». Elle devait aller sur les quais, rejoindre la file des journaliers. Il le fallait.
La fille leva la main et le silence retomba. Les membres de la bande reprirent leur position initiale. Elles appartenaient à différentes races. Oceanis reconnu les traits asiatique d’une Khanid, le visage pâle d’une Minmatar et même quelques Caldaris.
« La porteuse doit partir », souffla-t-elle en fronçant les sourcils.
« La porteuse ? », demanda-t-elle en avalant avec soulagement une autre « bleu ».
L’inconnue pointa du doigt les vaisseaux dormant dans leur cuve et répéta d’une voix plus forte.
« Porteuse partir dire inconnu », répéta la fille soulevant une nouvelle vague de murmure dans ses troupes.
Oceanis éclata de rire et ramassa son sac. D’un pas plus assuré elle se dirigea vers le bord du conteneur.
« Vous êtes folles à lier…maintenant descendez moi, je dois aller travailler »
« Folles…Folles..Folles », hurlèrent les voix en s’agitant furieusement.
Le chef de la bande ramena à nouveau le silence d’un geste de la main. Abasourdie, Oceanis regardait les jeunes femmes trembler comme sous les effets d’une dose massive de drogue. On avait l’impression que rester immobile leur coutait un effort infini, que leur corps réclamait la frénésie du mouvement, la libération du cri. D’un seul geste, elles pointèrent une des baies qui donnait sur l’espace.
« Partir », firent-elles d’une seule voix.
Elle n’avait plus envie de rire. Il y avait dans leur cri plus qu’un ordre, presque une prière.
« Mais pourquoi ? », demanda la jeune femme en s’assaillant au milieu du cercle, scrutant les visages jeunes, presque enfantins qui l’observaient de leurs yeux brillants.
« Pourquoi ? », murmura le chef de la bande suivit du chœur. « Parce que tu dois transporter l’objet », fit-elle cette fois en parlant un langage plus structuré. « Nous te conduirons à ton navire et tu partiras. Tel est notre mission »
Oceanis se préparait à protester quand la fille leva la main.
« Il faut dormir maintenant, nous partirons au cycle prochain »
Derrière elle, un petit groupe s’activaient à monter des tentes de fortunes, faites de structure métalliques récupérées sur les quais et de morceaux de toile synthétique qui servaient è recouvrir certains chargements.
« Dormir.. », firent les voix.